GABELOU 

Gabelou avait été le dernier à quitter la mairie. La réunion avait commencé tôt, elle avait fini tôt aussi. Sûr, tout avait été pris, il paraît, dans son dos sans même lui demander son avis. Pourtant les jours passaient, il était allé voir toutes les gens de la montagne un par un. Il avait parlé, encore parlé, parlé il avait épuisé tous ses arguments pour convaincre les gens du village, ceux de la montagne, et maintenant la réunion est finie il leur a lancé une dernière bouée : « surveillez vos troupeaux cette nuit, demain il sera parti... Seul le bruit de leurs talons sur le ciment lui a répondu ». La colère puis la tristesse l’ont envahi, il était sûr que tous se trompaient. Il est rentré chez lui.

Le lendemain, tôt, le coup de feu a claqué dans la montagne. Gabelou l’attendait. Il s’est levé, a marché jusqu’à la place du village. Les chasseurs sont arrivés... Triomphants, ils brandissaient la dépouille de l’ours. L’un d’entre eux s’est tourné vers Gabelou... « Alors Gabelou, tu ne dis rien, tu es muet aujourd’hui ? » Il ne croyait pas si bien dire. Gabelou ne pouvait pas répondre, une boule s’était formée au fond de sa gorge empêchant les mots de sortir. Il est rentré chez lui. Le lendemain, la boule au fond de sa gorge avait disparu, les mots aussi, touts les mots... Gabelou était muet.



Quelques jours plus tard, Gabelou marche sur le sentier rocailleux de la montagne, seul avec ses bêtes. Au loin, un berger s’approche, Gabelou s’arrête. Quand le berger n’est plus qu’à quelques mètres, il s’assied, Gabelou aussi. Ils s’observent, mine de rien, mais dans leur regard une complicité est en train de naître. Le soir, Gabelou partage même son repas avec le berger. Après tout, quand on est muet, ça peut être pratique d’avoir un berger pour vous accompagner quelque temps, le temps d’apprivoiser le silence !

Quelques jours plus tard, le berger est toujours là, quand Gabelou découvre un tronc lacéré par cinq griffes. L’emprunte est récente, l’ours est jeune. Il entend, au loin, l’écho des cris affolés des gens de la montagne. Des troupeaux ont été attaqués. Il faut qu’il en ait le cœur net ; Il laisse le berger avec son troupeau, et court vers le fond de la vallée.

Quand il parvient à l’entrée du village, l’odeur de bêtes égorgées parvient jusqu’à son nez. Ce n’est pas la peine d’aller plus loin. Il réfléchit. Et s’il s’était trompé... Et si c’était vraiment les ours qui décimaient les troupeaux... A moins que... L’angoisse l’envahit, il fait demi-tour et il court. Il passe par chez lui, il prend son fusil, il regarde là-haut. Il court encore, saute de pierre en pierre, accélère, mais la pente est plus raide, les pierres roulent sous ses pieds, son souffle devient court, la montée est difficile, ses jambes fatiguent, il commence à manquer d’air, il ralentit, il récupère, réfléchit encore. Oui ! Il a compris, il repart, serre les dents, plus haut un torrent, il doit le contourner, passer le monticule, et il sera arrivé. Alors, il saura.

La montagne se couvre de nuages noirs, elle est aussi silencieuse que Gabelou qui marche vers son troupeau décimé... Au milieu, assis, le berger l’observe, son regard est bizarre. Gabelou ne s’était pas trompé. Un coup de feu claque dans la montagne.

Au village, personne n’entend rien, de toute façon, Ils n’entendent que ce qu’ils veulent bien. Gabelou savait. Aucun ours n’avait jamais attaqué leurs troupeaux. il aurait pu tout leur expliquer... Mais il était muet, ils étaient sourds.

Sinon, il aurait dit qu’il avait croisé un berger au regard bizarre. C’était un berger allemand !

 

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