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Publication en avant première.
faire jouer la musique
Florinda raconte-nous
Florinda est toute petite. Si
petite, que l’on raconte dans le village qu’elle a
gardé la même taille depuis le jour de sa
naissance. Elle est restée ainsi, pas plus haute que trois
pommes. Et malgré les années qui se sont
écoulées sur sa figure, sur ses cheveux, sur son
corps minuscule, elle garde toujours ses fossettes de
bébé, ses allures de nourrisson qui apprend tout
juste à marcher, ainsi que sa toute petite voix. Une voix
fluette, pareille à celle que le vent fait entendre quand il
souffle sur les branches des peupliers. Mais, comme dit ma
grand-mère, vieille femme tendre et
sage, « il n’y à pas
de gens disgracieux, ni tout à fait sots, il n’y a
que des imbéciles qui ne savent pas les
regarder ». Et Florinda n’est pas une
imbécile, loin de là ! Elle sait
raconter comme personne. Avec ses allures d’enfant qui
n’a pas voulu grandir, elle sait enchaîner une
histoire triste ou lugubre, passionnément belle ou laide
à en mourir. Elle a « un
don », comme dit don Miguel, l’homme qui
s’amuse à galoper dans la sierra pour
« chasser le malin et qu’il voie que je
peux le rattraper si j’veux ». Et avec ce
« don » Florinda captive les
gens, les animaux et les choses et, surtout, surtout les enfants grands
ou petits, maigres ou gros. Les enfants de la sierra et de la ville,
bref, les enfants tout court. Ils demandent :
« Florinda, raconte-nous, Florinda, fais-moi peur,
Florinda redis-le-moi… -
quoi donc ? -
l’histoire
des trésors enfouis, tu sais ? celle des espagnols
qui ont dû abandonner le butin de la sierra, le
butin des Aztèques et des Incas… -
Pour les Incas, ils
n’ont rien abandonné du tout ! pour les
Aztèques, c’est une autre
histoire…Il était une fois… Si tu veux
que je te raconte l’histoire, Pedro, mouche-toi
d’abord, ça m’agace
de t’entendre renifler, non !, pas avec ta
manche ! et toi, ne suce pas ton pouce,
tu finiras par avoir les dents qui te sortiront pas les trous des
narines ! après tes parents diront
« c’est la faute à
Florinda ! » comme si
c’était moi qui vous
élevais.
Asseyez-vous là, et soyez sages, comme ça c’est
bien…
Et Florinda grimpe sur la table
de sa cuisine. Elle s’éclaircit la voix pour
qu’elle sonne douce et mélodieuse. Elle
raconte…
- Il était une fois, il y a plusieurs siècles,
quand les gens s’habillaient de tissus si fins et si jolis
que même les fleurs en étaient jalouses, il
existait un royaume où tout le monde vivait heureux. Le roi était un
homme sage, beau et tendre. Il portait des pagnes tissés par
les mains des donzelles qu’on avait
réservées exprès pour lui. La
dextérité de ces donzelles était si
précieuse que pour ne pas les perdre, en les
abîmant par d’autres travaux, on les avait
enfermées dans des temples qu’on appelait
« les temples du soleil ». Et le
roi, qui régnait sur tout ce qu’à
l’époque on nommait « le
monde », aimait à se parer de ces tissus.
Il en avait une quantité énorme.
Entassés dans son palais il y avait ceux tissés
en plumes de paon, en plumes de perroquet, en laine de vigogne.
C’étaient les plumes de paon qui paradent en
déployant leur éventail aux couleurs de
l’arc-en-ciel. Celles de perroquets bavards, qui
n’habitent que dans la jungle vierge, derrière des
grands arbres qui empêchent le soleil de faire pousser le
maïs, les patates ou d’autres choses. Là,
ne poussent que des arbres gigantesques et sur ces
arbres-là, il y avait les perroquets aux plumes vertes comme
les pousses jeunes du printemps, bleues comme les fonds marins, rouges
comme le sang, jaunes comme l’or. Et les tissus en laine de
vigognes blanches comme la neige, douces au toucher, qui tenaient si
chaud l’hiver. Ces vigognes qu’on
élevait exprès sur les sommets de la sierra, pour
honorer le Fils du Soleil. Ainsi, les donzelles des Temples du Soleil,
tissaient nuit et jour les pagnes du souverain. Comme
c’était un homme sage, il appliquait la loi de ses
ancêtres : -
Quipuscamayok¹,
- demandait-il – combien de Vierges du Soleil aurons-nous
cette année ? Et le Quipuscamayok, qui avait
pour mission de comptabiliser tout ce qui existait dans le royaume,
répondait : -
Grand et
Vénéré Fils du Soleil, cinq cents
fillettes venues de quatre points cardinaux viendront se placer sous ta
protection. Et le roi de ce grand royaume
déjà lointain et disparu, s’endormait
apaisé, bercé par le chant des femmes qui le
servaient et l’adoraient. Un jour,
c’était le deuxième jour de la pleine
lune, les fillettes venues des contrées lointaines
entrèrent par la grande porte du Temple du Soleil. Elles ne
savaient pas que leur destin serait d’y vivre leur vie
durant, mais elles savaient qu’elles allaient servir le roi. La porte se renferma
silencieuse. Pas un souffle, pas un gémissement, seul le
silence accompagna leur venue. Elles entrèrent petites,
silencieuses, timides, apeurées, des futures donzelles aux
mains d’or, les futures Vierges du Soleil. Parmi elles, il y avait Coyita.
Coyita était espiègle. Elle avait des grands yeux
en amande, une peau lisse comme une olive, une taille souple comme les
roseaux. Et Coyita qui, comme toutes les fillettes du royaume, aimait
et vénérait le roi, découvrit
émerveillée les plumes de toutes les couleurs,
les fils d’or plus fins que ceux tissés par les
araignées, la laine odorante et chaude des vigognes
sacrées. Elle apprit les points
à l’endroit et les points à
l’envers. Elle apprit à découper les
franges qui toucheraient les pieds du souverain, et les chants qui
accompagnaient le travail de jour et le travail de nuit. Et Coyita devint donzelle. Ses yeux en amande
s’agrandirent jusqu’à lui
dévorer presque la moitié du visage. Sa bouche
aux lèvres pulpeuses s’entrouvrit pour respirer
l’air du printemps, sa taille s’affina davantage et
les longs cheveux lisses, aussi noirs que les ailes des corbeaux,
caressèrent le bas de ses reins. Et Coyita devint femme. Dans la cour du Fils du Soleil
soufflait un vent de tempête. De grandes maisons flottant au
fil de l’eau, avec des hommes étranges
à l’intérieur, regardaient vers le
royaume. Le souverain fit venir le devin. -
Qui sont ces
êtres bizarres ? – demanda-t-il. -
Seigneur –
répondit le devin – ils veulent ton empire. Et le Fils du Soleil
s’enferma pendant des jours et des jours, se morfondant,
cherchant le moyen d’arrêter ces êtres
étranges. Il consulta les oracles, qui parlent aux oreilles
de ceux qui savent les écouter, mais en vain. Ces hommes
avançaient inexorables comme le temps, implacables comme
l’orage, insondables comme la nuit. Pendant ce temps Coyita tissait
et chantait, chantait et tissait. -
Crois-tu
qu’il mettra le pagne aux fils argentés et
tressé comme les lianes pour le prochain lever du
jour ? – demandait-elle à ses compagnes. -
Je n’en sais
rien – répondait l’une. -
Peut-être
bien – ajoutait une autre. -
Qui sait ?
– pouffait une troisième. Dehors la tempête se
déchaîna. Le Quipuscamayoc arriva au
milieu de la nuit. -
Vénérée
Epouse du Soleil, il faut partir. Rassemble les Vierges du Soleil,
notre souverain a été fait prisonnier. Et commença alors la
traversée de la montagne dans la nuit noire, dans le froid,
dans le vent et la pluie. -
Où se
trouve-t-il notre Vénéré, notre Grand,
notre Unique, notre Père à tous ?
– demandait Coyita. - Loin, là-bas,
tais-toi et marche – lui intimait-on. - Je ne veux pas
partir ! Je veux qu’il porte le pagne
tressé aux fils argentés ! - Tais-toi ! tu vas
nous faire attraper ! -
Je veux qu’il
sache que c’est moi qui lui est tissé ! - Et moi donc ? qui ai
dû laisser toutes les plumes d’oiseaux sauvages, et
mes mains piquées par les épines, crois-tu
qu’il s’en soucie ? – rajoutait
une des femmes. - Oui, mais toi tu ne
l’aimes pas ! Je veux qu’il porte mon
pagne brodé des fils argentés ! On la secoua, on la gifla et
elle finit la route sur le dos d’un guerrier
chargé de cacher les trésors de l’Inca. Ils arrivèrent dans
« Et cette poignée
d’irréductibles, avec les Vierges du Soleil et
l’Epouse du Soleil y réussirent à
organiser leurs vies, mais rien n’était comme
auparavant. Coyita tissait toujours, mais
cette fois-ci il n’y avait plus de plumes de paon, ni de
perroquets, ni de laine de vigogne. Il n’y avait que les
roseaux ou les herbes folles, qui poussent à des endroits
où quelqu’un qui a toute sa tête
n’irait même pas en rêve, tellement la
vie y est impossible. Elle réussit
à tisser des pagnes en roseaux. Après elle tissa
des tentures. Quelqu’un lui apporta un jour une terre
étrange. Je dis étrange, car elle
n’avais pas la couleur de la vraie terre, ou telle que nous
la connaissons. -
Elle provient de la
colline aux sept couleurs – lui dit-on. Et Coyita décora les
tentures tissées en roseaux.
Le roi avait reçu l’ordre de
séjourner dans son palais avec toute sa cour, ses femmes et
ses enfants. Comme il était intelligent, il avait
essayé de s’adapter aux habitudes
imposées par ces êtres bizarres. Il apprit
l’alphabet, à compter en traçant des
bâtons sur les murs de sa chambre, et à jouer aux
échecs. Et surtout, surtout il avait appris à
observer. Il observa tant et si bien
qu’il avait fini par remarquer une lueur nouvelle dans les
yeux des étrangers. Surtout lorsque ceux-ci
l’approchaient et que leurs regards se posaient sur les
anneaux en or qu’il portait à ses oreilles (et qui
représentaient la marque insigne de sa royauté),
lorsqu’il levait les bras et qui tintaient à ses
poignets les bracelets en or, ou lorsqu’il se
déplaçait laissant derrière lui le
tintinnabulement des colifichets qui pendaient à ses
chevilles. Alors le roi se demanda « que veut-il
dire ce regard ? » Il chercha le mot qui
pourrait exprimer le sentiment de
« convoitise », mais
c’était un mot qui n’existait pas
encore, parce que personne n’avait eu à
s’en servir. Néanmoins il sut ce que voulaient ces
êtres étranges. Il demanda après
leur chef et lui dit : -
Si tu me rends ma
liberté je remplirai cette pièce d’or
et d’argent. Et le vent porta la nouvelle
jusqu’aux confins du royaume. -
Ramassez tous les
objets faits avec le métal jaune qui brille comme le soleil,
et ceux qui brillent comme sa soeur la lune. Notre Souverain en a
besoin pour payer sa liberté. Et de tous les coins de ce
qu’on nommait alors « le
monde », arrivèrent des indiens et des
caravanes de lamas qui ployaient sous le poids des objets
précieux. Et l’on rempli la pièce. Coyita eut vent de la nouvelle.
Elle pleura de joie. Enfin son souverain pourrait porter le pagne
qu’elle avait tissé avec tant d’amour et
de dévotion. Elle le glissa dans une des caravanes qui
descendrait porter les objets du culte qui appartenaient au Temple du
Soleil. Elle y mit aussi un de ses tentures en roseaux, peinte avec la
terre de la colline aux sept couleurs. Les hommes, après
avoir reçu l’or et l’argent,
fabriquèrent une forge. Ils y mirent les objets qui avaient
été façonnés pour adorer le
soleil et la lune et en firent des lingots. Ils
s’extasièrent sur la finesse des tissages des
vêtements de l’Inca. Ils envoyèrent
quelques uns, avec les lingots, pour les montrer aux souverains
espagnols. Le Fils du Soleil fut
baptisé. On l’appela Francisco. Ce fut le prix
qu’il dut payer pour ne pas subir le châtiment
suprême, celui d’être
brûlé par l’Inquisition. Une fois
baptisé, on le pendit. Il demanda à
être paré du plus beau des habits qu’on
trouverait dans sa garde robe. On l’habilla d’un
pagne tissé avec des fils d’argent. Comme chaque
fois qu’un monarque mourait, il devait être
momifié, le prêtre qui officia la
cérémonie de momification lui ôta son
pagne en disant : -
Porte-le aux hommes
vêtus d’écailles, ils pourront
l’offrir à leurs souverain. Le Fils du Soleil doit
porter un habit brodé de fils d’or, pour honorer
son père le Soleil. Dans la cour
d’Espagne, le roi et la reine examinèrent
étonnés, émerveillés, la
finesse des tissus et l’art de la broderie. Et Coyita devint vieille. Petit à petit les
Vierges du Soleil déclinèrent, se
desséchèrent et finirent dans une jarre. Comme elles vivaient dans
« Voyons les enfants, si un jour
vous visitez un musée et vous voyez une momie. Oh, une de
celles que parfois on retrouve cachée dans la profondeur des
grottes, accroupies tout au fond d’une jarre mortuaire,
pensez-y « qu’elle était belle
Coyita ! ». ©
Diomenia Carvajal Extrait de "Contes et
Légendes du Pays lointain" Mai 2001.
Textes&Prétextes.
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